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Opinion/Agriculture : Une production agricole sous pression


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PH:DR!:Chabi Yayi est un entrepreneur agricole béninois et expert en développement de projets agroalimentaires. Au Bénin, il préside une coopérative de producteurs agricoles et est membre de plusieurs faitières dans le soja et le manioc.

S’il se prolonge, le blocage du détroit d’Ormuz, corridor maritime stratégique, pourrait affecter l’agriculture africaine. Une dépendance qui interroge, au-delà de la conjoncture actuelle, juge le spécialiste du développement agricole Chabi Yayi.

Au cours des dernières décennies, les marchés agricoles mondiaux sont devenus de plus en plus interdépendants, rendant les systèmes alimentaires particulièrement sensibles aux chocs géopolitiques. Parmi les régions stratégiques, le Golfe persique occupe une place centrale dans la production et l’exportation de ressources énergétiques essentielles, notamment le gaz naturel, principal intrant dans la fabrication des engrais azotés. Des pays comme le Qatar, l’Arabie saoudite et l’Iran jouent ainsi un rôle déterminant dans l’approvisionnement mondial en fertilisants.

Or, depuis le 28 février 2026, cette région est devenue le théâtre d’un conflit opposant les États-Unis et Israël à l’Iran. Le régime iranien a riposté en bombardant les états voisins alliés des Etats Unis (Qatar, Émirats arabes unis, etc.) et en bloquant le trafic dans le détroit d’Ormuz, axe stratégique par lequel transite une part essentielle du commerce mondial d’hydrocarbures et de gaz. Cette riposte a provoqué une flambée des prix de l’énergie et un ralentissement significatif du trafic maritime. Rappelons que 20 millions de barils de pétrole passaient par jour par ce détroit avant le début du conflit, tandis que 20 % du commerce mondial du gaz et 30 % des exportations d’engrais dans le monde empruntaient ce passage.

Ces perturbations ont des répercussions directes sur le marché des engrais, dont la production dépend étroitement du gaz naturel et des chaînes logistiques internationales. Dans ce contexte, l’Afrique apparaît particulièrement vulnérable. En effet, de nombreux pays africains dépendent fortement des importations d’engrais azotés (urée, nitrate d’ammonium, engrais NPK, etc.) pour augmenter le rendement des plants, améliorer la production agricole et ainsi assurer l’autonomie alimentaire du continent.

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Les engrais azotés sont des fertilisants qui apportent de l’azote aux plantes, un élément nutritif essentiel à leur croissance. Le gaz naturel est la matière première principale pour fabriquer l’ammoniac, un composant clé des engrais azotés.

Des rendements affectés

En mars 2026, le contrat à terme du TTF néerlandais, référence européenne du gaz, a bondi de plus de 23 % pour atteindre 59,445 euros par mégawattheure. Cette hausse du prix du gaz entraîne une augmentation des coûts de production des engrais, dont la fabrication dépend fortement de cette source d’énergie.

Lors de son dernier appel d’offres le 15 avril, Indian Potash Ltd, un des plus gros importateurs d’urée indien, a reçu des offres d’environ 1 000 dollars la tonne, soit presque le double des 508 $ enregistrés deux mois plus tôt, dans un contexte de perturbations liées au conflit au Moyen-Orient, alors que l’Inde, l’un des plus grands importateurs mondiaux d’urée, reste fortement dépendante des marchés internationaux.

Un rapport de la FAO, Global agrifood implications of the 2026 conflict in the Middle East, publié en mars, nous indique une hausse probable de 20 % des prix des engrais d’ici la fin du premier semestre si le conflit perdure. Ce qui pourrait engendrer une série de conséquences, notamment la hausse du prix des produits agroalimentaires accentuée par l’inflation des coûts du fret maritime et des primes d’assurances. Ce renchérissement des engrais aurait aussi pour conséquence la réduction de l’utilisation des intrants par les producteurs d’Afrique subsaharienne, où l’usage des engrais demeure déjà très faible (10 à 18 kg/ha en moyenne, contre plus de 90 kg/ha au niveau mondial). Cette situation limitera encore plus les rendements agricoles et entraînera un recul de la production ainsi que les revenus des agriculteurs.

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De même, on peut redouter un creusement du déficit budgétaire des pays d’Afrique subsaharienne, qui importent des engrais chaque saison pour des cultures comme le coton, le cajou ou le maïs, constitue un enjeu majeur. Face à la hausse des prix, les États seront généralement contraints de subventionner les engrais afin de les rendre accessibles aux producteurs.

À rebours de ce vent de pessimisme, le Maroc envoie un signal positif. Le 16 avril, OCP Group a levé 1,5 milliard $ via une émission obligataire hybride internationale, une première en dollars pour le groupe et pour une entreprise africaine.

L’opération a rencontré un vif succès malgré le contexte difficile : le carnet d’ordres a atteint près de 7 milliards $, soit une sursouscription de 4,6 fois.

Préparer l’avenir

Des pays comme l’Égypte et l’Algérie pourraient également tirer leur épingle du jeu : l’Égypte produit plus de 6 à 7 millions de tonnes d’urée par an et en exporte une grande partie, tandis que l’Algérie, portée par ses importantes réserves gazières, dispose d’une capacité de production dépassant 3 millions de tonnes, ce qui permet de bénéficier de la hausse des prix sur les marchés internationaux. Cela étant, des pays comme le Bénin seront peu impactés par cette crise car ayant commandé leur stock d’engrais dès la fin de l’année 2025.

Dès lors, comment sortir de cette fatalité et de ces épisodes récurrents qui démontrent la fragilité de nos systèmes de production agricole sur le continent africain ?

À court terme, seuls les efforts diplomatiques permettront de pouvoir trouver une issue à ce conflit, car développer de nouvelles routes commerciales dans un délai aussi court apparait être illusoire.

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À moyen terme, nos dirigeants doivent travailler à réduire l’exposition de notre agriculture à ces chocs exogènes qui se répètent dans un monde fragmenté et multipolaire. Le 11 mars, l’Agence internationale de l’énergie a annoncé une libération coordonnée d’environ 400 millions de barils provenant des réserves stratégiques de pétrole, soit la plus importante opération de ce type de son histoire.

Malheureusement il n’existe aucun mécanisme au niveau africain ou régional dans le domaine des engrais. Au niveau communautaire, il devient vital que des organisations comme la CEDEAO à travers l’Agence régionale pour l’agriculture et l’Alimentation (ARAA), puisse constituer des réserves stratégiques d’engrais pour les pays membres en cas de besoin.

Mieux faire face aux chocs

Plus généralement, la multiplication de ces chocs devrait aussi nous interroger sur notre modèle productiviste qui ne répond plus aux standards de l’agriculture durable. L’urgence est de développer localement des industries de biofertilisants et investir dans la recherche pour développer des variétés de plants moins gourmands en engrais.

La Commission européenne présentera le 19 mai un « plan d’action engrais » pour réduire la dépendance aux importations Russes, favoriser la production locale, promouvoir les engrais organiques et soutenir les agriculteurs face aux prix élevés. Nous pourrions, à l’échelle du continent, nous inspirer de ces mesures pour mettre en place un programme coordonné afin de réduire notre exposition aux chocs exogènes.

Dans les prochaines semaines, avec la distribution des intrants, la situation des producteurs devrait se préciser. Même si certains pays (cas du Bénin) ont déjà commandé une grande partie des engrais qui seront utilisés en ce début de campagne agricole 2026, d’autres pays sont déjà exposés à la hausse des prix comme le Kenya, l’Ouganda et Afrique du Sud (selon l’International Trading Center). La situation pourrait être particulièrement difficile pour les acteurs qui devront s’approvisionner pour une livraison immédiate, notamment aux prix du marché spot, où les transactions se font pour une livraison immédiate.(Source : African Business-Opinion)


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