
PH:DR: Tarek Toko Chabi, Responsable de l’Agro-industrie à la BOAD
L’Afrique produit ce qu’elle ne consomme pas et consomme ce qu’elle ne produit pas. Cette formule frappante résume à elle seule les contradictions d’un continent qui possède entre 50 et 60% des terres arables non exploitées dans le monde, mais importe encore massivement des produits alimentaires qu’il consomme. A travers un Entretien, Tarek Toko Chabi, Responsable de l’Agro-industrie à la BOAD lève un coin de voile sur la réalité.
Derrière ce paradoxe, une équation financière non résolue : un déficit de financement agricole estimé à 170 milliards $ par an, des PME agro-industrielles asphyxiées entre banques frileuses et instruments inadaptés à leurs cycles d’exploitation, et des capitaux privés qui continuent de bouder un secteur qu’ils jugent trop risqué.
C’est précisément à ce nœud que travaille Tarek Toko Chabi. Responsable de l’Agro-industrie à la BOAD. Il est l’un des rares profils à articuler, depuis l’intérieur d’une institution de développement régionale, la double lecture du financier et du spécialiste sectoriel. Depuis Lomé, au sein du Département Agriculture et Agro-Industrie, il suit au quotidien les dossiers d’investissement agro-industriels des 8 pays de l’UEMOA, de la structuration des projets à leur mise en œuvre, en passant par leur financement.
Dans cet entretien accordé à l’Agence Ecofin, il démonte les idées reçues sur le « risque africain », explique ce qui rend un projet agro-industriel réellement bancable, et révèle pourquoi l’hésitation du secteur privé à investir dans l’agro-industrie est moins une question de frilosité que de rationalité économique face à des mécanismes de couverture encore insuffisants. Il éclaire aussi la transformation en profondeur que conduit la BOAD sous l’impulsion du président Serge Ekué, avec un changement de modèle qui pourrait redéfinir le rôle des banques de développement régionales dans le financement du secteur privé africain.
Agence Ecofin : L’Afrique fait face à un gap de financement estimé à 1300 milliards $ par an pour atteindre ses Objectifs de Développement Durable, et le consensus qui se dégage des grandes plateformes d’investissement est que le financement public ne peut plus y répondre seul. Pourtant, le continent détient déjà plus de 900 milliards $ chez ses investisseurs institutionnels et 2500 milliards $ en capital bancaire commercial. Le problème de financement du secteur privé africain est-il vraiment un problème de ressources disponibles, ou d’autre chose ?
Tarek Toko Chabi : C’est avant tout une crise d’intermédiation financière. Les capitaux existent, mais ne parviennent pas aux acteurs du secteur privé. L’économie de la plupart des pays africains se caractérise par la cohabitation de très grandes et de très petites entreprises, avec une quasi-absence d’entreprises de taille moyenne. Les grandes entreprises sont pour l’essentiel des filiales de groupes étrangers ou des entreprises publiques actives dans les secteurs stratégiques.
À l’autre bout, les micro, petites et moyennes entreprises constituent l’essentiel du tissu économique en Afrique subsaharienne et concentrent la grande majorité de l’emploi. Mal connues, mal intégrées dans l’arsenal administratif local, elles restent pourtant un levier essentiel de création et de redistribution de richesses.
Le problème de fond est celui-ci : la plupart de ces entreprises évoluent dans le secteur informel, avec des faiblesses managériales et une indisponibilité de données financières fiables, ce qui les rend peu attractives pour les banques. Les institutions financières exigent des garanties physiques, titres fonciers notamment, souvent absentes. Les instruments proposés sont inadaptés, avec des taux d’intérêt élevés et des durées trop courtes pour des projets qui exigent un horizon long. Et il y a un problème que l’on cite rarement : les délais de paiement excessifs des donneurs d’ordre, États et grandes entreprises, qui asphyxient la trésorerie des PME. Elles se retrouvent à financer leurs clients au lieu de se financer elles-mêmes.
Ce sont précisément ces entreprises de taille intermédiaire, trop grandes pour la microfinance et trop petites pour les grandes banques de développement, qui incarnent ce que l’on appelle le « missing middle ». Des structures d’appui existent, incubateurs, agences nationales, bureaux de mise à niveau, mais leur couverture reste très insuffisante au regard de l’ampleur du besoin.
AE : Le crédit au secteur privé a chuté de 56 % du PIB en 2007 à 36 % en 2022, freinant l’industrialisation du continent. En parallèle, une majorité des fonds d’investissement opérant en Afrique ont leur siège en dehors du continent, avec une concentration dans quelques pays anglophones, laissant une grande partie de l’Afrique francophone sous-investie. Le « risque africain » est-il une réalité ou une construction mentale ?
TTC : Les deux à la fois, et c’est là toute la complexité. Des déficits structurels réels existent : énergie peu disponible, routes inadaptées pour l’évacuation de la production, ports aux capacités limitées. Le secteur informel représente 36 % du PIB et 70 % de l’emploi en Afrique subsaharienne, ce qui réduit l’assiette fiscale et amplifie la perception de risque. La corruption coûte 148 milliards USD par an au continent. L’incertitude juridique et l’instabilité politique dans certaines zones font le reste.
Mais cette perception est souvent amplifiée bien au-delà de la réalité et occulte le fort potentiel de rendement et la résilience de nombreuses économies africaines. Des pays comme la Côte d’Ivoire et le Bénin montrent, par leurs réformes, qu’il est possible de rassurer durablement les capitaux privés. Le terrain évolue plus vite que les perceptions. La persistance du risque est un mélange de défis structurels réels et de perception biaisée.
AE : Ces évolutions que vous décrivez sur le terrain s’accompagnent aussi de nouveaux acteurs. La fintech a profondément transformé l’inclusion financière en Afrique en moins d’une décennie. Voyez-vous émerger le même phénomène du côté du financement des entreprises, notamment via l’agritech ou les plateformes de financement alternatif, ou est-on encore loin d’une vraie disruption dans ce segment ?
TTC : Une transformation similaire du financement des entreprises émerge, portée par l’agritech et le financement alternatif (63 % des financements tech en 2021), mais elle est moins homogène que l’inclusion financière grand public. Si le mobile money a résolu le paiement, le crédit PME/agricole structurel par exemple reste un défi majeur en voie de résolution.
De plus en plus, on note une disruption via les fintechs agritech qui utilisent des données alternatives (imagerie satellite, historique de transactions mobile money) pour évaluer le risque de crédit des agriculteurs, auparavant exclus du système bancaire traditionnel. Bien que le marché Fintech atteindra 65 milliards USD d’ici 2030, la disruption reste inégale. Les défis réglementaires, le manque d’infrastructures (électricité, internet) et l’accès limité au capital à long terme freinent une transformation aussi rapide que celle des paiements.
Par ailleurs, le crowdfunding (financement participatif) et les plateformes de prêt PME (peer-to-peer) se multiplient, et offrent des alternatives aux prêts bancaires classiques, bien que souvent limitées à des secteurs niches.
AE : L’Afrique importe une bonne partie des produits alimentaires qu’elle consomme, alors qu’elle possède entre 50 et 60 % des terres arables non exploitées dans le monde. Les exportations de matières premières brutes dominent toujours. Où se situe, selon vous, le verrou principal dans cette chaîne : au niveau de la production, de la transformation, de la commercialisation, ou des politiques publiques ?
TTC : Il y a une formule d’Africa Consumer Rights Watch qui résume ce paradoxe mieux que n’importe quel rapport : « L’Afrique produit ce qu’elle ne consomme pas et consomme ce qu’elle ne produit pas ». C’est un désalignement profond entre le potentiel agricole du continent et sa capacité industrielle de transformation.
Le verrou principal est là : dans la transformation. Pas dans la production, même si elle a besoin d’être modernisée. Le manque d’infrastructures de transformation empêche l’ajout de valeur et maintient le continent dans une logique d’exportation de matières brutes et d’importation de produits finis. Pour la plupart des filières locales, on est encore à la première, voire la deuxième transformation. Des niches entières restent inexploitées, notamment au profit des industries cosmétiques et pharmaceutiques.
Ce verrou est amplifié par deux réalités. D’abord, des politiques publiques qui peinent encore à soutenir massivement l’industrialisation agroalimentaire, à protéger les marchés locaux et à créer un environnement propice à l’investissement pour les acteurs locaux, malgré les progrès des quinze dernières années.
Ensuite, des pertes post-récolte considérables : 37 % de la production totale, dont 40 à 50 % pour les fruits et légumes, estimées à 4 milliards USD par an, faute d’infrastructures de stockage, de routes et de logistique adaptées. A cela s’ajoutent l’absence de traçabilité et le non-respect de certaines normes qui ferment l’accès aux marchés les plus exigeants.
AE : Vous pointez la transformation comme verrou central. Mais pour un opérateur qui veut justement franchir ce cap et structurer un projet agro-industriel, l’accès au financement reste un obstacle majeur : maturités trop courtes, taux trop élevés, instruments inadaptés aux cycles agricoles. Concrètement, qu’est-ce qui rend un projet bancable en Afrique de l’Ouest, et qu’est-ce que les opérateurs font encore mal quand ils se présentent devant un financier ?
TTC : Un projet agro-industriel bancable, c’est d’abord un projet qui raconte une histoire cohérente de bout en bout. La sécurisation foncière doit être réglée. L’approvisionnement en matières premières doit être contractualisé avec les producteurs. Les débouchés doivent être identifiés, lettres d’intention ou contrats avec les acheteurs à l’appui. La maîtrise des risques sur les cycles d’exploitation doit être démontrée. Et la gouvernance ne doit pas reposer exclusivement sur les épaules du promoteur principal, ce qui est malheureusement encore trop souvent le cas.
Ce que les opérateurs font mal, c’est surtout ça : ils arrivent avec de grandes ambitions et des business plans insuffisamment balisés. Ils sous-estiment ce que le financier a besoin de voir, à savoir une équipe de gestion crédible avec une expertise technique, agricole et financière avérée, une prise en compte sérieuse des aspects ESG, et surtout une cohérence entre l’ambition affichée et la capacité réelle à mettre en œuvre. Un projet survalorisé par rapport aux moyens de son porteur est le signal d’alarme le plus immédiat pour un financier.
AE : Des exemples de succès existent : la Côte d’Ivoire transforme déjà localement 30 % de sa production de noix de cajou, avec une trentaine d’usines actives. Mais ces réussites restent isolées. Le secteur privé qui hésite à s’engager massivement dans l’agro-industrie est-il frileux, ou simplement rationnel face à des risques que les mécanismes de financement ne couvrent pas encore correctement ?
TTC : Rationnel, clairement. Et il faut arrêter de lui en faire le reproche. Un investisseur privé qui regarde l’agro-industrie africaine voit des risques climatiques réels, dans une région où l’agriculture est essentiellement pluviale, sans produits d’assurance adaptés pour les couvrir.
Il voit des cycles d’exploitation que les financements classiques ne suivent pas, et des difficultés d’accès au crédit qui ne touchent pas seulement le promoteur principal mais l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur. Les problèmes d’accès à la terre persistent, et la fragilité des infrastructures de stockage et de transport alourdit les coûts de transaction tout en augmentant les risques de pertes.
Ce n’est pas de la frilosité, c’est du calcul économique. Le secteur privé n’est pas philanthrope, il ne prendra le risque que si quelqu’un partage ce risque avec lui en l’accompagnant efficacement. Or aujourd’hui, ce partage reste insuffisant. L’exemple ivoirien du cajou est précisément intéressant parce qu’il montre ce qui est possible quand l’État crée les conditions : incitations fiscales, cadre réglementaire stable, soutien à l’installation des unités de transformation. Ce n’est pas un miracle, c’est une politique.
AE : La Zone de libre-échange continentale africaine est souvent présentée comme un catalyseur pour l’agro-industrie, en ouvrant un marché de 1,4 milliard de consommateurs. Mais dans la pratique, les barrières non tarifaires, la faiblesse des infrastructures et la fragmentation des réglementations freinent encore la circulation des produits transformés. Est-ce que la ZLECAf change réellement le calcul économique pour un investisseur privé dans l’agro-industrie, ou est-ce encore une promesse théorique ?
TTC : La ZLECAf est une réalité juridique et commerciale qui redessine le paysage de l’investissement agro-industriel. Pour un investisseur, la ZLECAf rend l’intégration régionale plus accessible à long terme, mais elle demande de surmonter des risques opérationnels élevés. Elle offre de réelles opportunités de production et d’exportation de valeur ajoutée, surtout si les politiques industrielles nationales soutiennent la transformation locale.
A ce jour, l’élimination progressive des tarifs douaniers sur 90 % des produits facilite l’importation d’intrants à moindre coût, cruciale pour l’agro-industrie. Des Zones Économiques Spéciales (ZES) se développent, offrant des cadres réglementaires plus attractifs pour les investisseurs privés.
Toutefois, des efforts restent à fournir pour adresser les barrières non tarifaires (procédures administratives, corruption), la faiblesse des infrastructures (transport, énergie) et la fragmentation réglementaire (normes sanitaires et phytosanitaires disparates) pour une bonne maîtrise des coûts de transaction et une libre circulation des produits transformés.
AE : La BOAD structure son action dans l’agro-industrie autour du soutien à la sécurité alimentaire et de l’accompagnement des filières à haute valeur ajoutée. Depuis votre position, est-ce que le mandat et les instruments d’une banque de développement régionale sont réellement calibrés pour les besoins du secteur privé agro-industriel ouest-africain dans son état actuel, ou faut-il repenser la façon dont ces institutions interviennent ?
TTC : Les instruments existent et ils fonctionnent. Depuis 2021, le plan Djoliba a permis à la BOAD de déployer plus de 1,2 milliard USD en faveur de l’agriculture et l’agro-industrie des huit pays de l’UEMOA, à travers des financements à court, moyen et long terme, de la titrisation et des prises de participation. Le résultat est visible : des taux de transformation locale en hausse sur des filières comme le cacao, le cajou, le karité, le coton ou les céréales, des emplois créés et maintenus pour les femmes et les jeunes, des productions ouest-africaines qui s’exportent désormais sur des marchés internationaux concurrentiels, et des recettes fiscales générées pour les États.
Mais ce qui est peut-être plus structurant encore, c’est l’évolution du modèle lui-même. Le président Serge EKUÉ a engagé la BOAD dans une approche dite « originate to distribute » : la Banque ne conserve plus systématiquement les risques à son bilan. Elle s’appuie désormais sur le marché de l’assurance du risque de crédit pour optimiser l’allocation de son capital, accroître sa capacité opérationnelle et améliorer son profil de risque. Une captive d’assurance est même à l’étude, ce qui permettrait à la Banque de retenir et gérer certains risques spécifiques avec encore plus de flexibilité. C’est une transformation de fond, qui fait de la BOAD une institution capable de mieux répondre aux besoins de ses clients.
Ce qui change avec « Djoliba la Suite », c’est l’échelle. On passe à 2,2 milliards USD pour le secteur. Ce n’est pas un ajustement, c’est un changement de dimension porté par le Président Serge EKUE. Pour un opérateur privé agro-industriel en Afrique de l’Ouest, cela signifie concrètement plus de ressources, plus d’instruments, et une institution qui assume pleinement son rôle de partenaire du secteur privé et non plus seulement de prêteur de dernier ressort.
AE : Si vous deviez identifier une seule condition, financière, institutionnelle, réglementaire ou politique, dont la réalisation changerait vraiment la donne pour l’investissement privé dans l’agro-industrie ouest-africaine dans les dix prochaines années, laquelle serait-ce ?
TTC : La sécurisation foncière. Sans hésitation. Tout le reste, les instruments financiers, les garanties, les incitations fiscales, peut être mis en place, mais si un investisseur ne peut pas sécuriser la terre sur laquelle il va construire son unité de transformation, cultiver ses matières premières ou installer ses infrastructures, rien ne tient. C’est le fondement de tout projet agro-industriel viable sur le long terme. Et c’est précisément ce qui manque encore dans une grande partie de l’espace ouest-africain.
Un foncier sécurisé, c’est un actif valorisable, donc un accès au crédit facilité. C’est une garantie de continuité pour l’investisseur, donc une incitation à moderniser et à s’inscrire dans la durée. C’est le signal que l’environnement est prévisible, donc une porte ouverte aux capitaux privés qui cherchent avant tout de la visibilité. Régler la question foncière, ce n’est pas une réforme parmi d’autres. C’est la réforme. (Source : Agence Ecofin)
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