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Opinion : La ZLECAf ouvre la voie à l’industrialisation de l’Afrique


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PH:DR: Dr-Hippolyte-Fofack-Afreximbank-

Les tentatives de l’Afrique visant à utiliser la substitution des importations comme tremplin vers l’industrialisation ont échoué lamentablement, principalement en raison de marchés fragmentés et de très petite taille. Cette même approche peut-elle aujourd’hui aboutir grâce aux opportunités uniques offertes par le libre-échange ? Cela semble possible, à condition que d’autres conditions nécessaires à une industrialisation à grande échelle soient également remplies.

 Dans les années 1980, alors que l’industrie automobile américaine était confrontée à une forte pression concurrentielle de la part des constructeurs japonais, Washington a négocié des accords commerciaux avec Tokyo. Plutôt que de laisser passivement les importations japonaises supplanter la production nationale, une combinaison stratégique de restrictions commerciales et l’attrait irrésistible du marché américain ont incité les constructeurs japonais à implanter des usines aux États-Unis.

Aujourd’hui, le recours massif du président Donald Trump à des droits de dou

ane agressifs fait fortement écho à l’industrialisation par substitution des importations du XXe siècle – une stratégie visant à remplacer les importations par la production nationale en érigeant des barrières tarifaires élevées.

Cet exemple historique, associé aux efforts actuels des États-Unis et de l’Union européenne, contraste avec le discours traditionnel sur la concurrence du marché libre.

Il illustre comment un pays et une région peuvent utiliser leurs vastes marchés nationaux comme instruments de politique industrielle. Ce même raisonnement renforce encore les arguments en faveur de la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine).

En supprimant les contraintes liées à la fragmentation des marchés nationaux, le libre-échange modifie fondamentalement la logique économique de la substitution des importations en Afrique.

Historiquement, la substitution des importations a été mise en œuvre sur des marchés nationaux relativement restreints, chaque gouvernement s’efforçant de remplacer les importations par des biens produits localement derrière des barrières commerciales protectrices. Les résultats ont été mitigés, en partie parce que de nombreuses économies africaines ne disposaient pas de la taille de marché, des infrastructures, des capitaux et des capacités technologiques nécessaires pour soutenir des industries compétitives.

Un système de production africain diversifié

La ZLECAf offre un cadre alternatif pour le développement économique et pourrait faciliter l’industrialisation, un objectif qui reste hors de portée de l’Afrique depuis des décennies.

Ce modèle se traduit par l’exportation de matières premières et l’importation de produits manufacturés à des coûts plus élevés. En intégrant progressivement les économies africaines au sein d’un marché continental unifié, la ZLECAf crée l’échelle nécessaire pour renforcer la compétitivité et rendre la substitution stratégique des importations plus réalisable. Par conséquent, l’Afrique peut progressivement substituer ses importations à l’échelle continentale, allant ainsi au-delà des efforts nationaux individuels.

La distinction principale réside entre la substitution des importations au niveau national et celle au niveau continental. La première vise à produire localement ce qu’une économie relativement petite importait auparavant. La seconde s’efforce de développer la capacité africaine à fabriquer des biens que l’Afrique dans son ensemble importe actuellement de sources extérieures.

Cette distinction revêt une importance capitale. Un pays disposant d’un marché intérieur limité peut avoir du mal à maintenir une production compétitive de produits manufacturés tels que les produits pharmaceutiques, les machines, les engrais, les véhicules, les produits chimiques ou les équipements industriels.

En revanche, un marché continental de plus de 1,5 milliard de personnes – qui devrait atteindre 2,5 milliards d’ici 2050 – peut générer la demande nécessaire pour réaliser des économies d’échelle et favoriser l’industrie manufacturière locale, réduisant ainsi la dépendance excessive vis-à-vis des produits industriels importés.

La ZLECAf offre une solide justification économique pour passer de l’autosuffisance nationale à l’autonomie continentale. L’Afrique n’a pas besoin que chaque pays produise tout. Au contraire, les pays africains peuvent se spécialiser dans différents produits et étapes de production tout en commerçant entre eux, ce qui permet aux matières premières, aux biens intermédiaires et aux produits finis de circuler plus facilement à travers le continent.

Le développement de chaînes de valeur régionales solides renforce la compétitivité mondiale des industries africaines. Cette approche favorisera le développement d’un système de production africain diversifié, plutôt que l’autarcie.

Industrialisation fondée sur les matières premières

À l’heure actuelle, l’Afrique reste fortement dépendante des importations pour des produits de première nécessité, notamment les denrées alimentaires, les produits pharmaceutiques, les machines, les engrais, les produits pétroliers raffinés, les produits chimiques et les automobiles.

Les biens de consommation manufacturés représentent jusqu’à 70 % des importations totales de l’Afrique et constituent une part importante de ses dépenses d’importation. De plus, une part substantielle de la valeur générée par ces biens est captée en dehors du continent.

Une substitution stratégique des importations peut réorienter une partie de ces dépenses vers les producteurs africains, ce qui favorise l’emploi, attire les investissements, facilite l’apprentissage technologique et renforce la valeur ajoutée locale. De telles mesures peuvent soutenir la croissance des revenus par habitant et transformer le potentiel démographique de l’Afrique en dividende démographique.

Cette opportunité revêt une importance particulière dans les secteurs de l’agriculture et de la transformation alimentaire, étant donné que la région consacre plus de 100 milliards de dollars par an aux importations alimentaires. L’Afrique dispose de plus de 60 % des terres arables restantes dans le monde et d’un potentiel agricole considérable.

La ZLECAf peut accélérer le développement de chaînes de valeur agro-industrielles continentales, permettant ainsi à l’Afrique de traiter et de transformer les produits agricoles sur son propre territoire.

Au lieu d’exporter du coton et d’importer des textiles, ou d’exporter des produits agricoles et d’importer des denrées alimentaires transformées, les économies africaines sont en mesure de s’approprier progressivement ces étapes de la production.

Les opportunités de croissance sont tout aussi importantes dans le secteur automobile, l’Afrique consacrant plus de 50 milliards $ par an aux importations de véhicules. Le marché automobile du continent est en passe de connaître une expansion considérable, soutenue par un faible taux actuel de motorisation d’environ 73 voitures pour 1 000 habitants (contre une moyenne mondiale de 300 pour 1 000), une population jeune en pleine croissance et une urbanisation rapide.

La dynamique démographique de l’Afrique offre des opportunités de marché considérables à long terme, à mesure que les marchés traditionnels arrivent à maturité. Ces perspectives pourraient stimuler la création d’emplois et le transfert de technologies, à condition que la région tire parti de stratégies continentales de substitution des importations pour dynamiser la production nationale.

Attractivité des investissements

L’industrialisation fondée sur les matières premières peut constituer le pilier de cette stratégie. L’Afrique n’a pas besoin, dans un premier temps, de se concentrer sur la fabrication des produits les plus avancés. Elle peut au contraire progresser le long de la chaîne de valeur dans les secteurs où elle dispose d’avantages concurrentiels inhérents.

Les minerais peuvent être affinés et transformés ; le pétrole brut peut être raffiné ; et les ressources naturelles peuvent fournir des intrants pour les industries chimiques, les matériaux de construction et les industries manufacturières.

De plus, les agro-industries peuvent transformer localement les produits agricoles, réduisant ainsi les pertes post-récolte, améliorant l’accès des agriculteurs aux marchés et augmentant la valeur générée par la production agricole.

La ZLECAf renforce l’attractivité des investissements en offrant aux producteurs industriels l’accès à un marché continental, et non plus uniquement national.

Les usines produisant des engrais, des produits pharmaceutiques, des machines, des textiles ou des aliments transformés peuvent vendre leurs produits sur plusieurs marchés africains. L’élargissement de la clientèle permet aux entreprises de répartir leurs coûts fixes sur des volumes de production plus importants, ce qui réduit les coûts unitaires et renforce la compétitivité.

Cela crée un cercle vertueux dans lequel les gains d’efficacité et de compétitivité favorisent de nouveaux investissements. En conséquence, la substitution des importations peut servir de mécanisme d’industrialisation, plutôt que d’être une fin en soi.

La distinction entre substitution stratégique des importations et protectionnisme est fondamentale : l’Afrique ne doit pas chercher à éliminer aveuglément les importations. Le commerce international reste vital pour le développement économique, et de nombreux biens importés constituent des intrants essentiels pour l’industrie manufacturière africaine.

De plus, les gouvernements ne doivent pas protéger indéfiniment les entreprises inefficaces de la concurrence. Au contraire, la substitution des importations doit cibler les produits pour lesquels l’Afrique peut développer des capacités de fabrication compétitives, en tirant parti du marché continental comme terrain d’entraînement et plateforme de développement à grande échelle pour l’industrie africaine.

Produire africain

Tout soutien temporaire doit être subordonné à des améliorations quantifiables en matière de productivité, de technologie, d’emploi, d’exportations et de valeur ajoutée locale, afin de garantir que les entreprises africaines acquièrent les capacités nécessaires pour être compétitives sur la scène internationale.

Cette stratégie a également des implications importantes pour la résilience économique. Les récentes perturbations mondiales ont mis en évidence les vulnérabilités découlant d’une dépendance excessive vis-à-vis de fournisseurs éloignés pour les produits de première nécessité. La dépendance excessive vis-à-vis des fournitures médicales s’est avérée particulièrement coûteuse, la région important plus de 90 % de ses produits pharmaceutiques et de ses fournitures médicales essentielles. Des événements tels que la pandémie de Covid-19, les conflits géopolitiques, les interruptions du transport maritime et les fluctuations des prix des matières premières ont souligné la nécessité de disposer de chaînes d’approvisionnement diversifiées et résilientes. Le renforcement des capacités de production nationales africaines pour les biens essentiels n’éliminerait pas la dépendance vis-à-vis de l’extérieur, mais il atténuerait les risques liés à une concentration excessive de l’offre en dehors du continent.

L’industrialisation par le biais de la ZLECAf peut également renforcer le pouvoir de négociation international de l’Afrique. Un continent qui est à la fois un grand producteur et un grand consommateur de produits manufacturés est moins affecté par les cycles des prix des matières premières et dispose donc d’une plus grande influence dans les négociations commerciales et les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Si l’Afrique parvient à transformer localement ses matières premières, à fabriquer davantage de biens essentiels et à développer des industries régionales compétitives, elle ne sera plus un simple preneur de prix. Les partenaires extérieurs devront de plus en plus s’engager auprès de l’Afrique, non seulement en tant que fournisseur de matières premières, mais aussi en tant que marché industriel majeur et centre de production.

 

Quelques conditions essentielles

Néanmoins, de nombreux défis persistent pour parvenir à une transformation structurelle par le biais d’un modèle continental de substitution des importations, même dans le cadre de la ZLECAf.

Si la libéralisation des échanges peut améliorer l’accès aux marchés, elle nécessite des usines, des chaînes d’approvisionnement, une main-d’œuvre qualifiée, des technologies et des ressources financières pour tirer efficacement parti de cet accès.

Sans capacité de production, la ZLECAf pourrait se contenter de faciliter l’augmentation des importations en provenance de sources extérieures, ce qui ne ferait qu’accroître encore la fréquence des crises récurrentes de la balance des paiements et de la dette.

À l’inverse, l’industrialisation peut favoriser l’émergence de producteurs africains compétitifs, diversifier les sources de croissance et d’échanges commerciaux, et améliorer les soldes budgétaires et extérieurs, renforçant ainsi les fondements de la croissance à long terme et de la stabilité macroéconomique.

La substitution des importations à l’échelle continentale nécessite toutefois davantage que la simple suppression des droits de douane. L’Afrique doit de toute urgence s’attaquer aux contraintes en matière d’infrastructures, aux déficits énergétiques, à l’inefficacité logistique, aux retards aux frontières, à la fragmentation réglementaire, au financement insuffisant et aux disparités dans les normes de produits.

Aucune société industrielle moderne ne peut fonctionner efficacement sans un approvisionnement en électricité abondant et abordable. Les usines dépendent d’une alimentation électrique ininterrompue pour faire fonctionner leurs machines, préserver leurs produits, transformer les matières premières et maintenir des coûts de production compétitifs.

Pourtant, de nombreux pays africains sont encore confrontés à des pénuries d’électricité, à des réseaux électriques peu fiables et à des coûts énergétiques élevés, malgré l’énorme potentiel de la région en matière de sources d’énergie renouvelables et non renouvelables.

Le capital humain est sans doute encore plus important dans une région confrontée à une pénurie chronique d’ingénieurs et de scientifiques. L’industrialisation nécessite des travailleurs capables d’utiliser des machines, d’entretenir des équipements, de gérer des usines, de développer de nouvelles technologies et de résoudre des problèmes techniques complexes.

 Davantage qu’un accord commercial

De même, le développement industriel nécessite des capitaux patients, mais les entreprises africaines sont souvent confrontées à des coûts de financement élevés et à des échéances de prêt courtes. Des investissements complémentaires dans le capital physique et humain, associés à un marché des capitaux continental plus développé, rendraient les ambitions industrielles de la ZLECAf plus réalisables.

En fin de compte, la ZLECAf modifie la question que l’Afrique devrait se poser au sujet de la substitution des importations. Historiquement, la question était : « Comment chaque pays africain peut-il produire ce qu’il importe ? » Dans le cadre du libre-échange, elle devrait plutôt être : « Comment l’Afrique peut-elle, collectivement, produire une plus grande part de ce qu’elle importe actuellement tout en développant des industries capables d’être compétitives à l’échelle mondiale ? »

En substance, la ZLECAf permet à l’Afrique de combiner la logique de développement de la substitution des importations avec les gains de compétitivité et d’efficacité issus de l’intégration régionale et la discipline imposée par la concurrence internationale, facilitant ainsi une transition en douceur vers une société industrielle.

La ZLECAf fournit l’architecture de marché nécessaire à une nouvelle forme de substitution des importations en Afrique : une forme qui ne repose pas sur l’isolement national, mais sur l’intégration continentale ; non pas sur une protection permanente, mais sur un développement industriel compétitif ; et non pas sur l’autarcie, mais sur l’interdépendance stratégique.

L’objectif ultime devrait être de transformer l’énorme demande d’importations de l’Afrique, en constante augmentation, en un moteur de production régionale et de transformation structurelle. Chaque produit que l’Afrique peut fabriquer de manière compétitive sur le continent ne représente pas seulement une importation évitée qui améliore la balance commerciale de la région : c’est aussi une opportunité en matière d’emploi, d’investissement, d’apprentissage technologique, de valeur ajoutée et de capacités industrielles, qui renforce les fondements de la croissance et de la stabilité macroéconomique.

En ce sens, la ZLECAf est davantage qu’un simple accord commercial. Elle fournit la justification économique et l’échelle de marché nécessaires pour que l’Afrique puisse mener une politique stratégique de substitution des importations, voie vers l’industrialisation, la résilience économique et une plus grande souveraineté économique.

L’expérience des États-Unis et le renouveau de la politique industrielle montrent que certains pays ont su tirer parti de la taille de leurs marchés intérieurs pour mettre en œuvre avec succès la substitution des importations et se maintenir à la pointe technologique mondiale, permettant ainsi une croissance soutenue du revenu par habitant.

La substitution des importations à l’échelle continentale recèle un potentiel considérable de croissance et de transformation structurelle en Afrique. Elle pourrait propulser l’Afrique vers une société industrielle et repositionner le continent au sein de l’architecture de l’économie mondiale.

Le défi de la région réside dans l’installation des infrastructures financières et physiques nécessaires au développement industriel, dans la transformation de sa population en main-d’œuvre industrielle et dans le renforcement de la coordination entre les pays membres de la ZLECAf afin de mettre en œuvre une politique industrielle solide à l’échelle continentale.


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