
Ph:DR: Jean-Pierre DEGUE, Secrétaire Exécutif de Social Watch Bénin
La crise de la dette africaine révèle une dépendance profonde, liée à la faiblesse des capacités productives, à la vulnérabilité monétaire et budgétaire et au déficit de contrôle sur les ressources du continent. Au terme de trois jours de débats à Nairobi, dans le cadre de la sixième Conférence africaine sur la dette et le développement (AfCoDD VI), Jean-Pierre Dégué, Secrétaire Exécutif de Social Watch Bénin, appelle à transformer la position africaine commune sur la dette en un véritable instrument de souveraineté économique. Pour lui, l’enjeu est désormais de dépasser les déclarations diplomatiques, renforcer la transparence des emprunts et construire une mobilisation africaine capable de peser face aux créanciers et dans la réforme de l’architecture financière mondiale.
En repensant aux trois jours de discussions, quel est l’élément principal qui a remis en question ou modifié votre perception de la Position africaine commune sur la dette (CAP) ?
P.D: Le déclic est venu du discours du Professeur Jean-Emmanuel Pondi, qui a reformulé la question centrale : il ne s’agit pas de savoir combien nous devons, mais qui a signé. Dans l’architecture actuelle, un cercle restreint de décideurs négocie l’emprunt en privé, et c’est ensuite toute la collectivité (l’enseignant, la vendeuse des marchés, les malades, l’étudiant privé de bourse) qui en assume le remboursement en public. C’est cet écart de consentement que la Position africaine commune doit refermer au niveau national, sous peine de rester une déclaration diplomatique sans ancrage populaire. Ces trois jours m’ont aussi convaincu que la dette n’est que le symptôme d’un problème plus profond : notre faible souveraineté économique. Cette souveraineté repose sur cinq piliers indissociables : l’autonomie monétaire et budgétaire, la capacité à construire nos propres capacités productives, la sécurité alimentaire et énergétique, le contrôle sur nos ressources naturelles, et désormais la souveraineté technologique. Tant que la CAP ne s’accompagne pas de processus concrets renforçant ces cinq piliers, elle traitera les symptômes sans s’attaquer à la cause.
Au sein de la société civile, il est souvent plus facile de souligner la fragmentation entre les gouvernements africains que de reconnaître qu’elle existe également parmi les organisations de la société civile elles-mêmes. Que faudrait-il pour construire un mouvement de la société civile cohérent, coordonné et uni afin de promouvoir la Position africaine commune sur la dette ?
Vous avez raison de le souligner : il est confortable, pour nous en société civile, de pointer la division des gouvernements africains, alors que nous devons d’abord balayer devant notre propre porte. Beaucoup de nos organisations poursuivent les mêmes mandats, sollicitent les mêmes bailleurs, et construisent chacune son propre outil de suivi en vase clos. Construire un mouvement cohérent suppose trois changements concrets. D’abord, une plateforme de suivi partagée entre coalitions nationales. Ensuite, une répartition claire des rôles entre organisations (plaidoyer parlementaire, audit des contrats d’emprunt, mobilisation citoyenne) plutôt qu’une compétition permanente pour les mêmes financements. Enfin, un investissement réel dans nos propres capacités techniques de plaidoyer : c’est la condition pour dialoguer d’égal à égal avec les négociateurs de la dette, et pour porter, dans chaque pays, l’appropriation nationale de la Position africaine commune. Sans cette cohérence entre nous, nous ne pouvons raisonnablement demander aux gouvernements de parler d’une seule voix.
En vous appuyant sur votre expérience de participation à des processus multipartites, qu’ils soient nationaux, régionaux ou mondiaux, quelle serait selon vous la mesure la plus facile à mettre en œuvre et celle qui serait la plus difficile pour concrétiser les aspirations exprimées dans la Position africaine commune sur la dette ?
La mesure la plus facile à mettre en œuvre relève, à mon sens, du deuxième pilier de la CAP : la gestion et la gouvernance de la dette, ainsi que la politique macroéconomique et l’intégration régionale. Ce sont des leviers que les Africains nous-mêmes (gouvernements et société civile confondus) peuvent actionner sans attendre l’accord d’un tiers : des cadres légaux plus stricts, une meilleure publication des contrats, des plans d’emprunt annuels rendus publics. C’est précisément là que la société civile doit concentrer ses capacités de plaidoyer et de veille citoyenne. La mesure la plus difficile, en revanche, touche au premier pilier : la restructuration et l’allègement de la dette, la réforme de l’architecture financière mondiale, et le renforcement de la voix collective africaine dans la gouvernance financière internationale. Ces avancées dépendent de la volonté de créanciers et d’institutions que nous ne contrôlons pas, et exigent une unité de négociation africaine que nous n’avons pas encore pleinement construite. Tant que cette architecture mondiale ne sera pas réformée, ce pilier restera hors de notre seule portée ; ce qui rend d’autant plus urgent de consolider, dès maintenant, tout ce qui, au pilier 2, dépend uniquement de nous.
(Propos recueillis à Nairobi par Félicienne HOUESSOU)
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